23 février 2024

Agriculteurs et Gilets Jaunes — qui sont nos amis, qui sont nos ennemis ?

Jacques Lancier, auteur de: “Étrangers, immigrés, bienvenue! vous aussi êtes ici chez vous”, dont nous avons déjà parlé, nous livre une analyse de classe du mouvement des agriculteurs qui suscite tant de commentaires. Une analyse forte utile qu’il met en rapport avec l’ancien mouvement des Gilets Jaunes. Nous partageons pour l’essentiel l’analyse de Lancier, toutefois dans notre « Projet de programme » nous développons, en ce qui concerne les perspectives, des points de vue différents — nous les renvoyons en fin d’article.

Loin des Gilets Jaunes 20% des agriculteurs font partie des 1% ! 18% sont pauvres

Le mouvement des agriculteurs reflète cette disparité des situations et le distingue totalement de celui des gilets jaunes. Tous les mouvements de lutte peuvent avoir des points communs, mais le mouvement des agriculteurs et celui des gilets jaunes ont des bases sociales très différentes.

PLUS AISÉS QU’ON NE PENSE :

Selon le ministère de l’agriculture 25% des agriculteurs ont des revenus supérieurs à 100 000 € annuels, de l’ordre de 9000 € par mois qui est le seuil à partir duquel on fait partie des 1% les plus fortunés en France[1].  À l’autre extrême, 25% gagnent moins de 30 000 €, soit 2500 € mensuels, le seuil maximum définissant les classes populaires (18% sont même en dessous du seuil de pauvreté 1150 € par mois). Ce quart des agriculteurs constituent, avec les ouvriers et les employés,  les classes populaires qui en France regroupent 70% des actifs. Entre 2500 et 9000 € par mois, c’est le cas de 50% des agriculteurs, on fait partie des classes moyennes.

25% des agriculteurs faisant partie des 1% est peut être un chiffre exagéré : les 100 000 € annuels sont ceux d’une année 2022 un peu exceptionnelle avec des prix des matières premières particulièrement élevés. Le seuil de 9000 € date de 2015 et équivaudrait à 10 000 € aujourd’hui etc. Il n’en reste pas moins que la proportion d’agriculteurs faisant partie des 1% est élevée et est du même ordre que la proportion de ceux qui sont en dessous du seuil de pauvreté.

Les revenus sont très disparates selon la taille de l’exploitation qui est de 70 hectares en moyenne.

 

À peu près de même importance la culture s’en sort mieux que l’élevage à l’ exception des porcs.

La moyenne des revenus, 56 014 € annuels, soit 4700 € par mois, a lui aussi étonné[2]. Elle est la confirmation de cette grande disparité. On a fait remarquer que ce n’est pas par individu mais par ménage. Ce qui ne veut pas non plus dire par couple ! En fait c’est pour une  moyenne de 1,3 personnes. Ce qui ramènerait à 3700 € par mois le revenu moyen par agriculteur. C’est toujours au-dessus des 2600 € de moyenne des revenus en France. Par ailleurs la valeur moyenne d’une exploitation est de 1 million d’euros. Ce qui confirme que les revenus consolident un patrimoine relativement élevé lui aussi. Il s’agit bien d’un mouvement de propriétaires, de petits patrons. À Rennes le 25 janvier patrons pêcheurs et petits patrons du bâtiment rejoignent la manifestation des agriculteurs menée par la Coordination Rurale (CR). Le mouvement des agriculteurs est celui d’une fraction qui constitue avec les commerçants et autres,  1/3 des  classes moyennes, les « anciennes » classes moyennes par opposition aux cadres qui en constituent les 2/3.

Il s’agit ici de chiffres concernant les chefs et co  exploitants des 360 000 exploitations agricoles, en France  en 2024, soit 1% de la population active. Ces derniers  forment 60% des 600 000 ETP (Emploi temps plein) de l’agriculture. Il faut ajouter  21% de salariés, 11% de travailleurs saisonniers, ces deux derniers contingents sont souvent immigrés, le reste 8%, est constitué de la famille salariée.  Les travailleurs de l’agriculture, chefs d’exploitation et salariés au total font 2% de la population active, 3,5% si on y ajoute les travailleurs des industries agroalimentaires. Les retraités sont près de deux fois plus nombreux que les actifs dans l’agriculture.

CACHÉS DERRIÈRE LES PAYSANS PAUVRES

Si les agriculteurs sont dans l’ensemble plus aisés que les médias n’en donnent l’impression c’est que les plus riches qui contrôlent le syndicat principal la FNSEA, se cachent derrière les plus pauvres quand il s’agit de montrer sa fiche de revenu, tout en se mettant en avant pour fixer les orientations du mouvement.

La FNSEA est dirigée par Arnaud Rousseau, céréalier exploitant 700 hectares, second président d’Avril à la tête du syndicat. Avril est le 4ème groupe agricole français, après Danone, Lactalis et Pernod Ricard. La FNSEA prétendait représenter tous les agriculteurs en 1946 mais a perdu de son emprise au fil de  différentes scissions. Aux dernières élections des chambres d’agriculture de 2019 (les prochaines élections seront en janvier 2025), la FNSEA doit s’allier aux jeunes agriculteurs JA, fausse scission des jeunes,  pour atteindre 55% des 46% de votants. Donc à eux deux à peine 25% des inscrits. Les autres votants se répartissent entre la CR 21%, très active dans le mouvement actuel , la Confédération paysanne 20% et le Modef 2%, à gauche tous les deux.

L’agriculture fait 3,4 % du PIB français, moitié en produits primaires, moitié en produits transformés. La France est la première agriculture européenne avec 18% du total, et le 6ème exportateur mondial. L’agriculture française a été co gérée depuis 1946 par la FNSEA qui a fourni entre autres un ministre de l’agriculture, François Guillaume, à Jacques Chirac. Ceci dans une optique intensive, productiviste, visant l’export et à coup de remembrement, de concentration, d’industrialisation, de chimie et de dettes. Les 9  milliards d’euros de la PAC sont répartis sur la base de la surface ou des têtes de bétail : plus tu es gros plus tu touches. La FNSEA critiquant le système, c’est Trump s’attaquant aux milliardaires ou la fille du château, Marine Le Pen, critiquant les élites !

Même si la part des dépenses alimentaires dans le budget d’un ménage sont passées de 30% à 15% depuis quelques années, elles sont toujours critiques et l’agriculture a un poids plus important que ce qu’indique les chiffres. Le fait que la population paysanne n’ait diminué que très récemment, juste après la 2ème guerre mondiale fait que beaucoup de gens ont encore des liens proches avec le monde agricole. Les agriculteurs étant moins nombreux sont d’autant plus précieux, ils sont répartis sur tout le territoire, bossent dur, avec des contraintes spécifiques, les aléas du climat, les contraintes horaires, le manque de vacances etc. Cela explique, la sympathie de départ pour  leur mouvement, d’autant plus approuvé par la population qu’il fait écho à la colère de tous les travailleurs. Même sympathie que pour  les gilets jaunes en 2018.

PAS LES GILETS JAUNES

Rappelons que les GJ étaient constitués à 80% d’ouvriers et d’employés, avec un revenu mensuel moyen de 1500 € par mois, le revenu médian à l’époque étant de 1800 € par mois[3]. Autrement dit même si des représentants des classes moyennes se projetaient souvent en porte-parole, ils faisaient partie des classes populaires. Ils n’étaient pas des propriétaires, encore moins des propriétaires des moyens de production.

Si des revendications sont communes aux deux mouvements: revenus, prix du GNR / taxe carbone, mise en cause de la grande distribution, (dénonciation du non-respect des lois Egalim), demande de reconnaissance sociale,…  le mouvement actuel n’est pas celui des GJ.

Les GJ avaient des revendications sociales, comme  l’augmentation du smic, le retour de l’ISF, la limite des hauts revenus, des revendications démocratiques comme le RIC, la révocabilité des élus… Le mouvement des agriculteurs critique les  tracas administratifs qui il est vrai concernent spécifiquement les petits patrons. Les grands patrons ont des services pour ça.

Les GJ s’opposaient aux conséquences injustes des mesures écologiques, mais on a pu y voir «  le premier mouvement écologique populaire de masse [4]». Le mouvement actuel s’en prend aux nécessités écologiques elles-mêmes : sur la répartition de l’eau, l’usage des fertilisants et pesticides, les 4% de terres mise en jachère etc. et de façon générale justifie une agriculture intensive et polluante.

Le mouvement des agriculteurs est clairement corporatiste, orienté contre l’Europe, son  « Green deal », et sa stratégie « de la ferme à la fourchette », contre les produits italiens bios, contre l’accord du Mercosur. Plus sujet à succomber à la bêtise nationaliste irrationnelle et dangereuse qui veut faire croire que les produits français sont forcément plus sains que les produits étrangers.

Au plus fort de la mobilisation les agriculteurs ont annoncé 17 000 manifestants, les GJ étaient des centaines de milliers. On est pas du tout dans le même ordre de grandeur. Les GJ étaient sans organisations, le mouvement des agriculteurs est lui organisé dès le départ par les fédérations départementales, FNSEA, JA, CR, et reçoit le soutien de nombreux maires (les pancartes retournées).

Le pouvoir ne s’y trompe pas qui, après avoir brutalisé les GJ,  déclare à propos des agriculteurs, par la voix de Gérald Darmanin, le bourreau des travailleurs immigrés, « On ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS[5]. » Ou encore s’agissant des détériorations de bâtiments et d’autoroutes : « En tant que ministre de l’intérieur, à la demande du président et du premier ministre, je les laisse faire ». Et aussi « Qu’ils sachent que les flics de France soutiennent ce mouvement » Rudy Manna, porte-parole du syndicat policier Alliance le 29 Janvier.

Il y a autant de distance entre l’actuel mouvement d’agriculteurs et les GJ qu’entre leurs instruments respectifs de travail et de lutte, le tracteur et le gilet jaune.

OÙ PEUT ALLER LE MOUVEMENT ?

Le pouvoir sait reconnaitre les siens : après la mansuétude de son ministre de l’intérieur à l’égard de ces manifestants, le premier ministre a fait des concessions sur le GNR, sur l’eau, les normes environnementales avec la suspension du plan Ecophyto à l’avantage des gros exploitants. Mais au détriment de la population et des agriculteurs. Il est vrai que les gros exploitants ne répandent pas les produits eux mêmes… Gabriel Attal a orienté son discours de politique générale du 30 janvier vers les classes moyennes sans jamais les définir et en y incluant  les smicards  afin de faire croire que ces classes moyennes sont la majorité! Mais c’est bien aux réelles classes moyennes qu’il s’adresse en accordant 2 milliards de réduction d’impôts directs. Seuls 48% des actifs paient des impôts directs, c’est à dire les 30 % de classes moyennes et les 20% de revenus supérieurs des classes populaires. Les agriculteurs sont donc effectivement concernés. L’essentiel des impôts sont des impôts indirects, la TVA, et sont payés par tous, donc surtout par les classes populaires car largement majoritaires elles constituent 70% de la population.

Pas de mouvement poujadiste : le risque d’un mouvement d’ampleur de type poujadiste n’existe pas pour au moins 5 raisons: 1) Parce que le mouvement est contrôlé par les gens au pouvoir à travers  la FNSEA. L’opposition de la direction de la FNSEA fait penser à celle des Républicains vis à vis des concessions que Darmanin leur faisait sur la loi immigration : toujours plus ! Le mouvement après avoir engrangé le maximum d’avantages pour les plus gros, en ayant  concédé quelques miettes pour contenir les troupes, rentrera dans le rang. 2) Parce que les agriculteurs ont l’a vu ont des intérêts très différents. De plus un tiers des travailleurs de l’agriculture sont des salariés. Il y a parmi eux beaucoup d’immigrés qu’il sera difficile de mobiliser sur les thèmes xénophobes. 3) Parce que la classe des petits patrons dont font partie l’essentiel des troupes susceptibles de se mobiliser contre le système, avec la CR par exemple, est quantitativement bien plus faible qu’à l’époque de Poujade en 1956 : les agriculteurs chefs d’exploitation font moins de 1% de la population active, et les petits patrons au total moins de 10%. De plus cette classe de petits patrons est très divisée. 4) Parce que les relais politiques de ces velléités corporatistes, le RN en particulier, se voient aux portes du pouvoir, complotent déjà avec le grand capital dont ils cherchent l’appui. Dans sa réponse au premier ministre Marine Le Pen a beaucoup insisté sur l’ampleur de la dette afin d’être crédible aux yeux des grands patrons. Le RN ne voudra pas trop de vagues avant le salon de l’agriculture fin février et les élections européennes de Juin, et présidentielles de 2027.  5) Enfin parce qu’une gauche, bien que minoritaire avec 22% aux dernières élections, est présente dans le mouvement avec la Confédération Paysanne et le Modef et est susceptible de reprendre les justes revendications en rejetant les orientations néfastes.

Les perspectives  

La concentration capitaliste à l’œuvre dans l’agriculture comme dans le reste du système capitaliste va continuer. 2,5% des exploitations disparaissent et sont cumulées à de plus grosses chaque année. Voir l’article de Romaric Godin : « L’agriculture française au centre de la crise capitaliste ».

Pour les 25 % d’agriculteurs exploitants qui font partie des classes populaires, et les 50% qui font partie des classes moyennes, la vraie perspective est de rompre avec les 1%. C’est au contraire de s’allier  avec les 30% de salariés que comprend l’agriculture, et au-delà rallier un programme ouvrier tel que proposé dans «  Réinventer le communisme[6] », dont le sous-titre « Un communisme démocratique, écologique, européen, internationaliste »  est le contre-pied point par point de ce que la FNSEA et la CR veulent.

[1] Jacques Lancier « L’irruption des prolétaires » Éditions Manifeste ! 2021.

[2] Document Agreste, Octobre 2022 ministère de l’agriculture.

[3] Jacques Lancier « Les gilets jaunes une lutte ouvrière décapante » dans « Gilets jaunes jacquerie ou révolution » éditions Le Temps des cerises 2019.

[4] Patrick Farbiaz « Gilets jaunes, documents et textes », 2019.

[5] Journal de TF1, le jeudi 25 novembre.

[6] Jacques Lancier « Réinventer le communisme, un communisme démocratique, écologique, européen, internationaliste » Amazon 2018.

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En ce qui concerne les Perspectives voici des Extrait du Projet de programme de l’Union Prolétarienne (à lire en page 27 et 28)

« Stratégiquement, le prolétariat a des alliés directs.

Le capitalisme-impérialisme est entré en décadence. Il précarise et

rend vulnérable une fraction de plus en plus importante de couches

non prolétariennes. La concentration accélérée du capital et l’intensi-

fication de la concurrence sur une large échelle disqualifient et ap-

pauvrissent les catégories petites bourgeoises qui se sentent déclas-

sées.

Fondamentalement du point de vue de son avenir, la grande

masse de la petite bourgeoisie (toutes fractions confondues) a donc

intérêt à la disparition de ce régime qui provoque la crise, la ruine de

petites entreprises, le chômage, la vie chère… La grande majorité de

la petite bourgeoisie a un intérêt objectif au socialisme. Mais si l’on

tient compte de son passé et de sa situation présente (les 1000 liens

qui l’attachent au système capitaliste: de la rente foncière de certains

paysans au statut privilégié de certains cadres), il faut constater que

la petite bourgeoisie n’est pas en mesure par elle-même de rompre

radicalement et de manière durable avec la bourgeoisie et la société

capitaliste. Ces couches sont instables, faibles, divisées et aspirant à

faire « carrière ».

Comme le prolétariat, ces catégories sociales aspirent à la liberté,

à la démocratie et à une vie digne issue de leur travail. D’importants

fronts de lutte sont animés par des couches non prolétariennes sou-

vent sur des questions de société ou de défense démocratique. Mais

elles en ont bien souvent une conception différente, donc des aspira-

tions politiques différentes.

Oscillant dans son ensemble entre son passé et son avenir, elles hé-

sitent entre la bourgeoisie et le prolétariat et cherche une voie

moyenne (d’autant plus introuvable en période de crise). Elles peu-

vent glisser vers une idéologie archi-réactionnaire, en particulier par-

mi les couches les plus liées à l’exploitation du prolétariat (petits pa-

trons, contremaîtres).

Ces fractions dont la situation est la plus dégradée peuvent avoir de

brusques flambées de colère, voire de violence contre la bourgeoisie

et son État, suivies de longues périodes de léthargie et de passivité…. »

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