» Ce n’était pas leur but ! »
A la question de J.S. Mill qui s’interroge sur le point de savoir « … si les inventions mécaniques faites jusqu’à ce jour ont allégé le labeur quotidien d’un être humain quelconque », Marx fait cette réponse — en forme de boutade — : « Ce n’était pas là leur but ! » Puis il poursuit, et s’explique : « Comme tout autre développement de la force productive du travail l’emploi capitaliste de machines ne tend qu’à diminuer les prix des marchandises, à raccourcir la partie de la journée de travail où l’ouvrier travaille pour lui-même, afin d’allonger l’autre où il ne travaille que pour le capitaliste » (Le Capital, t. 2, p. 58, Éditions sociales). (Extrait d’un livre de Benjamin Coriat : « Science, Technique et Capital »)
Intelligence artificielle (IA): un progrès technique ?
« Ce n’était pas là leur but ! » répondait Marx à propos des inventions, des nouveautés techniques. La formule claque encore aujourd’hui avec une force particulière, à l’heure où l’intelligence artificielle est présentée comme une révolution comparable à celle de la machine à vapeur.
Car derrière le discours dominant — gain de productivité, innovation, progrès — se rejoue en réalité une contradiction fondamentale : le progrès technique en soi n’est pas émancipateur, tout dépend des rapports sociaux dans lesquels il s’inscrit.
La leçon de Marx : la technique n’est jamais neutre
Le texte de Marx est limpide : la machine, dans le capitalisme, n’a jamais eu pour objectif de libérer l’être humain du travail pénible. Elle vise deux choses :
réduire le coût des marchandises,
augmenter le surtravail, c’est-à-dire le temps pendant lequel le travailleur produit de la valeur pour le capitaliste sans équivalent pour lui-même.
Autrement dit, le progrès technique devient un instrument d’intensification de l’exploitation.
L’intelligence artificielle ne fait pas exception. Elle permet :
d’automatiser des tâches intellectuelles,
d’accélérer les cadences,
de surveiller et normaliser le travail,
de remplacer ou précariser des travailleurs qualifiés.
Ce que la bourgeoisie appelle « innovation » est, dans ce cadre,une restructuration du procès de production au profit du capital.
IA : une nouvelle machine à vapeur… ou une nouvelle chaîne ?
Comme la machine à vapeur en son temps, l’IA bouleverse l’organisation du travail. Mais cette transformation est profondément contradictoire.
D’un côté :
une capacité inédite à réduire le temps de travail nécessaire,
une automatisation de tâches répétitives ou pénibles,
une possibilité objective d’augmenter le temps libre.
De l’autre :
une intensification du travail restant,
une pression accrue sur les travailleurs (cadences, contrôle, objectifs),
une polarisation accrue entre concepteurs et exécutants.
La question n’est donc pas technique, elle est politique : qui contrôle l’outil, et dans quel but ?
Division du travail : l’envers de l’innovation
Chaque grande innovation technique s’accompagne d’une transformation de la division du travail.
L’IA accentue une tendance déjà ancienne :
fragmentation des tâches (micro-tâches, plateformes, clic-workers),
déqualification relative de certains métiers,
hyper-spécialisation d’une minorité (ingénieurs, data scientists),
séparation toujours plus nette entre conception et exécution.
Cette division du travail n’est pas un simple effet secondaire : elle estinséparable du capitalisme.
Elle permet :
de rendre les travailleurs interchangeables,
de briser les savoir-faire collectifs,
de limiter la capacité d’organisation et de résistance.
Ainsi, là où l’IA pourrait unifier les savoirs et élever le niveau général de qualification, elle sert aujourd’hui à désarticuler davantage le travail collectif.
Ne pas confondre technique et capitalisme
Il serait pourtant faux — et économiquement dangereux — de rejeter la technique elle-même. L’histoire montre que l’innovation ne naît pas du capitalisme en tant que tel, mais du développement des forces productives humaines.
Le capitalisme :
oriente la recherche vers la rentabilité immédiate,
néglige des domaines fondamentaux ou non profitables,
gaspille d’immenses ressources dans la concurrence et la duplication.
À l’inverse, une organisation socialiste de la production pourrait :
planifier la recherche selon les besoins sociaux,
développer des innovations non rentables mais utiles,
orienter la technique vers la réduction réelle du travail.
On peut rappeler — non sans ironie — que l’une des équations les plus célèbres de l’histoire, E = mc², fut élaborée par un certain Albert Einstein… alors qu’il était fonctionnaire. Preuve que la créativité scientifique ne dépend pas du marché, mais des conditions matérielles et sociales de la recherche.
Productivité contre émancipation
L’IA met à nu une contradiction centrale du capitalisme :
plus la productivité augmente,
plus la possibilité de réduire le travail existe,
mais plus le capital cherche à extraire du surtravail.
Ce qui pourrait être une semaine de travail réduite, une libération du temps pour l’éducation, la culture, la vie collective, devient : chômage, précarité, burn-out, intensification et perte de sens.
Perspective communiste : reprendre la main sur la technique
La question n’est donc pas : faut-il ou non développer l’intelligence artificielle ? La question est : qui la contrôle, et pour quoi faire ?
Dans une perspective communiste, l’IA pourrait devenir :
un outil de planification économique avancée,
un moyen de réduire drastiquement le temps de travail,
un levier pour abolir la division aliénante entre travail manuel et intellectuel.
Mais cela suppose une rupture :
avec la propriété privée des moyens de production,
avec la logique du profit,
avec l’anarchie du marché.
« Ce n’était pas leur but »… mais ce peut être le nôtre
Marx avait raison : les machines, sous le capitalisme, ne sont pas conçues pour libérer. Mais cela ne signifie pas qu’elles ne peuvent pas le faire. L’intelligence artificielle, comme la machine à vapeur hier, porte en elle une potentialité révolutionnaire. Non pas par elle-même, mais par l’usage social qui en est fait.
Aujourd’hui, elle approfondit l’exploitation. Demain, dans d’autres rapports de production, elle pourrait en être l’un des instruments de dépassement.
La technique, tout comme la science, n’est pas l’ennemi. L’ennemi, c’est le rapport social qui la met au service du profit plutôt que de l’humanité.