La note de lecture est un bon résumé de la situation politique du communisme et des communistes en Algérie à l’époque coloniale. Outre la grave question de autonomie des communistes algériens par rapport au parti de la métropole (ici le PCF), c’est la question centrale des étapes de la révolution dans un pays sous domination coloniale, c’est le lien entre les 2 étapes et comment les communistes préparent l’étape de la révolution socialiste pendant la lutte pour indépendance et la démocratie. De nombreux partis en sont restés à la première étape laissant le pouvoir à la petite bourgeoisie nationale, qui s’empressa de prendre tous les pouvoirs pour devenir une nouvelle bourgeoisie (néocoloniale) pour le plus grand bien de l’impérialisme français. Se pose alors en Algérie aujourd’hui la nécessité de reconstruire le parti communiste qui transformera la révolution démocratique en révolution socialiste.
(Le comité de rédaction)
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Note de lecture d’un camarade
« Des communistes en situation coloniale (1920-1939) »,
« L’Algérie lutte et espère »
à partir du livre d’Eloïse Dreure, Ed. Univ Dijon, 2024
La victoire de la Révolution d’Octobre en 1917 et le développement de situations révolutionnaires et insurrectionnelles en Europe comme en Asie décident les révolutionnaires de créer en 1919 l’Internationale Communiste, la Troisième Internationale sur les ruines de la seconde internationale qui a failli, en Europe, dans la collaboration de classes et l’union sacrée de chaque parti social-démocrate avec sa bourgeoisie. Le Comité Exécutif de l’IC est conçu comme l’Etat-Major conduisant les mouvements révolutionnaires. Une des premières tâches de l’Exécutif est d’aider à la création, au développement, à l’élaboration de la ligne politique de Partis communistes dans chaque pays.
Cet objectif rencontre des situations particulières dans les colonies pour lesquelles l’objectif premier est la libération nationale conduite par le parti communiste en alliance avec d’autres organisations, la lutte une fois victorieuse devant entamer la révolution socialiste dans un processus de révolution continue. C’est cette voie que le parti communiste vietnamien a menée victorieusement.
Cet objectif a rencontré des difficultés encore plus grandes dans les colonies de peuplement. Chaque situation est particulière, dans les pays des Amériques, qui bien qu’indépendants sont le résultat de processus coloniaux, la colonisation européenne étant majoritaire en population et les populations autochtones étant marginalisées quand elles n’ont pas été décimées. L’importation de populations africaines sous forme d’esclaves a rendu les rapports de classes encore plus complexes. Situations particulières aussi en Afrique du Sud ou dans la Palestine mandataire durant la période 1920-1947.
Le travail d’Eloïse Dreure concerne l’Algérie durant cette période 1920-1939. L’Algérie, colonie française depuis 1830 et considérée comme faisant partie intégrante de la France, est une colonie de peuplement avec de l’ordre de un million d’européens (la population juive autochtone étant considérée comme européenne depuis 1870 avec l’attribution de la nationalité française), quand la population colonisée, pour reprendre l’expression adoptée par Eloïse Dreure, est de l’ordre de 6 millions. La société algérienne en 1920, en ce qui concerne la population colonisée, est une société coloniale et semi-féodale : beaucoup de paysans pauvres, d’ouvriers agricoles dans les propriétés agricoles européennes, et aussi des salariés dans les entreprises et administrations coloniales. Le processus d’adhésion à la Troisième Internationale en France, les militants étant fortement imprégnés des idées réformistes, entraîne qu’en Algérie les européens membres du parti socialiste, et qui votent très majoritairement pour l’adhésion à l’IC, se retrouvent dans le nouveau parti communiste français, la présence de colonisés étant négligeable sinon nulle. Ces militants auront de grandes difficultés pour remettre en cause l’ordre colonial et leurs idées coloniales.
Face à cette situation, l’Exécutif charge le parti communiste français d’aider à la création d’une organisation communiste en Algérie. Cela était normal et juste. Mais, il y a faute du PCF et manque de vigilance de l’Exécutif sur la forme organisationnelle retenue : une région algérienne du PCF. Cette faute politique influencera nécessairement l’organisation, la ligne politique, la composition sociale de l’organisation communiste en Algérie. C’est seulement en octobre 1936, sous l’injonction de l’Exécutif de l’Internationale que se tient le Congrès constitutif du Parti Communiste Algérien, la direction du PCF continuant dans les faits d’exercer une tutelle politique.
Dès 1920, jusqu’au milieu des années 30, la volonté de développer l’organisation communiste au sein des colonisés est constante et indéniable. Le PCF en France connaît une phase de développement difficile et fin des années 20, début des années 30, la bolchévisation du Parti, pour reprendre le vocabulaire de l’époque, progresse, et parallèlement, la composition sociale de l’organisation en Algérie progresse elle aussi avec une augmentation des militants colonisés. La revendication de l’Indépendance s’affirme aussi. Le livre fournit une étude solide, sur la base d’archives variées, montrant les difficultés, mais aussi les succès dans le développement de l’organisation communiste en « situation coloniale ». La direction du PCF, durant toute cette période, fournit une aide matérielle et aussi en cadres pour aider à l’activité communiste en Algérie. Les cadres dont il est question sont tous des français agissant au sommet de l’organisation. Le livre ne rapporte aucun exemple de colonisés ayant émigré en France pour raisons économiques, travaillant en usine, et qui au contact de la CGTU et du PCF adhèrent au communisme. De tels militants auraient pu être soutenus financièrement par le PCF, retourner en Algérie et participer au développement de l’organisation communiste au sein des colonisés. En Algérie, les militants communistes ont soutenu le mouvement d’Abdel Krim au Maroc sous domination coloniale espagnole, et la lutte armée de ce mouvement contre l’armée espagnole, puis contre le soutien et l’activité de l’armée française à la répression. Le soutien à la lutte nationale en Syrie sous domination coloniale française a été aussi un moment fort de l’activité communiste en Algérie, comme aussi le soutien à la lutte des républicains espagnols. Ces activités anticoloniales et internationalistes ont été évidemment violemment réprimées.
La tutelle du PCF s’est aussi manifestée dans le fonctionnement légaliste de l’organisation alors que l’Exécutif de l’IC soulignait les conséquences négatives d’un tel légalisme pour le PCF. Dans l’Algérie coloniale, la répression était encore plus systématique en particulier contre les militants colonisés. L’ouvrage fournit plusieurs exemples de répression. Mais il n’est jamais question, sur le plan organisationnel en Algérie, des formes clandestines à côté des formes légales. Certainement, il est difficile de trouver ces éléments dans les archives, mais… L’utilisation de « pseudos » n’est pas suffisante !
Abordons à présent la question fondamentale de la ligne politique de l’organisation politique communiste « en situation coloniale ». L’objectif fondamental d’instaurer le socialisme en Algérie étant affirmé, l’objectif principal dans une première étape doit être la lutte contre l’État colonial, la France, le rejet du colonialisme et l’établissement d’une Algérie indépendante. Cela a été théorisé dans le mouvement communiste international par l’objectif d’une révolution démocratique bourgeoise sous la bannière d’un large front uni, sous direction communiste. En Chine, au Vietnam, c’est la voie qui a été suivie et qui a conduit à la victoire. En Algérie, et l’ouvrage fournit un grand nombre d’éléments, les communistes apparaissaient et luttaient en tant que tels contre l’exploitation et la situation coloniale. Et les militants communistes étaient évidemment réprimés car l’ordre colonial avait bien analysé que cela représentait un danger mortel. Les communistes ont aussi développé des organisations qui se voulaient de masse et qui apparaissaient comme dépendant directement de l’organisation communiste. Et aussi, des syndicats et des liens avec des organisations nationalistes ayant comme objectif l’Indépendance, dans une organisation qui pouvait préfigurer un front uni. C’est au sein de telles organisations de masse que les communistes pouvaient militer, nouer des contacts, mobiliser pour l’Indépendance et montrer comment l’Indépendance pouvait déboucher sur une société socialiste. Au lieu de cela, la ligne propageait la bolchévisation, comme d’ailleurs à l’époque l’IC le prônait. C’était là du dogmatisme et du gauchisme qui ne tenait pas compte de la situation coloniale. Les conséquences, aussi, étaient que l’objectif de l’Indépendance et l’organisation des colonisés étaient laissés au courant nationaliste théocratique. Malgré tout cela, l’exploitation coloniale vécue et subie, comme l’exemple des victoires du socialisme en URSS ont fait que milieu des années 30, l’organisation communiste en Algérie s’est développée, progrès qui se sont encore amplifiés par l’atmosphère créée par le Front Populaire en France.
Cette période du Front Populaire présente des aspects contradictoires : ce vaste mouvement populaire entraîne un développements des organisations communistes et progressistes en France comme en Algérie. Mais les rapports en France entre le PCF et l’Étoile nord-africaine (ENA) de Messali Hadj se dégradent fortement, aggravation accentuée par l’interdiction de l’ENA en mars 1937 par le gouvernement de Front Populaire. Cette situation aura des conséquences très graves en Algérie, le rapprochement avec l’ENA étant impossible car cette organisation prône l’Indépendance alors que le PCA met en avant l’objectif d’un front antifasciste. Le PCA en est réduit à s’allier, mais dans un rôle second, avec le Congrès musulman algérien dirigé par l’Association des Oulémas réformiste. La charte de ce congrès revendique des réformes politiques et sociales dans le cadre d’un rattachement à la France. De fait, à cette période , seule l’ENA revendique haut et fort l’Indépendance de l’Algérie.
Ainsi, la ligne du PCF de Front Populaire et anti fasciste en France a été transposée telle quelle en Algérie sans tenir compte de la spécificité de l’Algérie coloniale. En Algérie, l’objectif l’Indépendance qui s’affirmait depuis toute la période précédente est passé au second plan par rapport à la victoire du Front Populaire en France qui apporterait ses bienfaits en Algérie. Ce virage a trouvé son apogée lors du voyage de Maurice Thorez en Algérie en 1939 et son tristement célèbre discours du 11 février 1939 à Alger sur « la nation algérienne qui se constitue historiquement et dont l’évolution peut être facilitée, aidée, par l’effort de la république française ». Le livre se termine sur ce discours qui est reproduit dans sa totalité. Mais les conséquences de ce discours, cette grave faute politique, marqueront négativement le déroulement de la lutte pour arracher l’Indépendance et les rapports entre le PCA et les organisations nationalistes dans les années 40 et 50. Durant la même période, le Parti Communiste vietnamien mettait à profit les faiblesses de la puissance coloniale française défaite par l’Allemagne pour lancer l’insurrection pour l’indépendance qui débouchera sur la victoire de 1954.
Paul, 10/12/2025
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Pour compléter :
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Mahfoud Kaddache : « La question nationale algérienne et le Parti communiste entre 1919 et 1939 » ; un article publié dans la « Revue d’Histoire et de Civilisation du Maghreb » (n°2, Alger, janvier 1967) ; republié dans la revue « Prolétariat » (n°2, Paris, 3° trim 1973)
Site accessible pour cet article :
http://editions-proletariennes.fr/Dochml/presse/pcmlf/proletariat/prol2/prol2algerie.pdf
Cet article de Mahfoud Kaddache, écrit il y a presque 60 ans, confirme les thèses développées par Eloïse Dreure dans son ouvrage.
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Un article d’Eloïse Dreure, publié dans les « Cahiers d’histoire », constitue un bon résumé de son livre
Éloïse Dreure, « Être communiste en Algérie dans les années 1920 et 1930 », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 140 | 2018, 15-31.
