Mémoire ouvrière :
De l’Indochine à Gaza, quand les dockers se mobilisent contre la guerre
Opposés à la poursuite des massacres des civils palestiniens, des syndicats d’ouvriers portuaires du monde entier bloquent des livraisons d’armes à destination d’Israël. Cette solidarité transnationale ne date pas d’hier en France.
«Les dockers et portuaires du golfe de Fos ne participeront pas au génocide en cours orchestré par le gouvernement israélien.» Les 4 et 5 juin 2025, par la voix du syndicat CGT des ouvriers portuaires de la zone, les dockers du port de Marseille Fos (Bouches-du-Rhône) ont déclenché une mobilisation historique, en refusant de charger trois conteneurs destinés au navire Contship Era.
Ce cargo devait appareiller vers Haïfa (nord d’Israël) avec 14 tonnes de composants militaires à son bord, notamment des maillons pour fusils-mitrailleurs, des petites pièces métalliques qui permettent de tirer en rafale, fabriquées par l’entreprise marseillaise Eurolinks, ainsi que des tubes de canons produits par la société Aubert & Duval, basée à Firminy (Loire). En deux jours, les travailleurs portuaires de Marseille-Fos ont mis à l’index ces conteneurs et le cargo a fini par partir, le 6 juin, sans la cargaison militaire controversée, qui devait être renvoyée vers leurs expéditeurs.
Puis la mobilisation s’est étendue. À Gênes, dans le nord-ouest de l’Italie, les dockers du Collectif autonome des travailleurs portuaires (CALP) du port transalpin se sont préparés à bloquer le même navire lors de son escale. Le syndicat italien a même déposé plusieurs plaintes, en dénonçant une stratégie des gouvernements qui consiste à présenter ces transferts d’armes comme de simples transactions privées, pour éviter tout contrôle ou responsabilité d’État à État. La démarche des syndicalistes génois s’appuie sur la loi italienne n°185 de 1990, qui interdit l’acheminement d’armement vers des pays en guerre.
Depuis octobre 2023, plusieurs appels lancés par la Fédération générale palestinienne des syndicats (PGFTU) ont circulé dans les réseaux syndicaux internationaux. Ils demandent à bloquer les cargaisons d’armes vers Israël. «Il est important de comprendre que ces actions ne sont pas “spontanées”, mais le résultat d’une mobilisation, d’une organisation et d’une réponse des syndicats de dockers à l’appel lancé par les syndicats palestiniens le 16 octobre 2023, soit seulement dix jours après le 7-Octobre», appuie Elia El Khazen, chercheur spécialiste des mobilisations sociales et des pratiques politiques transrégionales à l’Institut Arnold-Bergstraesser et à l’université de Fribourg (sud-ouest de l’Allemagne).
En 2014, le lancement de la campagne «Block the Boat» (littéralement «bloquer le bateau») par le Centre de ressources et d’organisation arabes (Arab Resource and Organizing Center, AROC), organisme fondé à San Francisco (Californie), s’inspirait d’actions similaires menées auparavant en Afrique du Sud et en Suède. Axée sur l’obtention du soutien des dockers syndiqués aux États-Unis, cette initiative ciblée visait à empêcher l’entreprise israélienne de transport maritime Zim –basée à Haïfa– d’accoster dans les ports du pays. En 2014, les actions de la campagne Block the Boat ont causé divers retards aux navires de la compagnie Zim et l’ont amenée à interrompre son service sur la côte ouest des États-Unis pendant plusieurs années.
Pendant l’offensive militaire israélienne sur la bande de Gaza en 2008-2009, le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) avait exhorté les dockers à bloquer les cargaisons et navires israéliens. En réaction, le Syndicat sud-africain des ouvriers du transport et des secteurs connexes (Satawu) a été le premier au monde à refuser de décharger un navire israélien, dans le port de Durban, en février 2009. Cet acte avait une forte valeur symbolique et a rappelé les actions menées par les syndicalistes contre le régime d’apartheid sud-africain entre les années 1950 et 1980.
Désobéissance syndicale aux autorités
Ces actions antimilitaristes ont souvent un coût, comme en 2021, lorsque des dockers italiens du port de Gênes ont bloqué des armes à destination de l’Arabie saoudite, en pleine guerre contre les houthis au Yémen –cette mobilisation a même reçu le soutien du pape François. Dans la foulée, cinq membres du CALP sont perquisitionnés par la police antiterroriste italienne et accusés de délits tels qu’association de malfaiteurs, usage de fumigènes, résistance à agents publics et obstruction au passage de navires transportant des armes. En avril 2023, le juge d’instruction de Gênes classe finalement l’affaire, en estimant que leurs actions relevaient d’une mobilisation syndicale ou politique et non pas criminelle.
Cette désobéissance syndicale ne date pas d’hier. Dès 1949, dans les grands ports français, les dockers syndiqués à la CGT refusent de charger les cargaisons destinées à l’armée française située en Indochine.
Plus récemment, c’est en Suède que les autorités ont tenté de briser l’opposition syndicale au chargement d’armes. En décembre 2024, après le vote de 68% des membres du Syndicat suédois des travailleurs portuaires (Svenska Hamnarbetarförbundet) en faveur d’un blocus des cargaisons militaires à destination d’Israël, Erik Helgeson, dirigeant du syndicat, a été licencié par son employeur, le terminal RoRo de Göteborg (sud-ouest du pays).
Ce dernier invoque des raisons de sécurité nationale et des manquements au code de conduite, mais la police abandonne rapidement l’enquête. Pour Elia El Khazen, «ce cas est particulièrement important, car il met en évidence la complicité du gouvernement suédois et des entreprises privées qui gèrent les ports pour diffamer et attaquer les dockers qui prennent des positions conscientes». Le licenciement d’Erik Helgeson, largement perçu comme une attaque contre la liberté syndicale, provoque une vague de soutien internationale. Dans la foulée, dans le nord-ouest de la Belgique, à Gand et Zeebruges, les dockers ont refusé de travailler sur un navire qui avait été chargé par des briseurs de grève à Göteborg.
Dans le monde arabe aussi, le refus de charger s’oppose aux autorités. En avril 2025, les médias The Ditch (Irlande) et Declassified UK (Royaume-Uni) révélaient que l’armateur danois Maersk jouait un rôle central dans le transport de composants de l’avion militaire américain F-35 vers Israël via les ports marocains. En apprenant cela, des dockers tangérois ont immédiatement refusé de travailler sur des navires chargés de matériel militaire en partance pour Israël. Certains sont même allés jusqu’à démissionner pour protester contre les pressions et menaces de licenciement de la direction de l’armateur Maersk.
Encore le lundi 4 août, des rassemblements ont eu lieu à Casablanca, jusque devant les portes du terminal du port. Les manifestants marocains exigeaient que les autorités inspectent les cargaisons d’un autre navire de Maersk qui devait ensuite faire escale à Tanger, au nord du pays, avant de rallier Haïfa en Israël.
Un précédent marquant en France, lors de la guerre d’Indochine
Cette désobéissance syndicale ne date pas d’hier, spécialement en France. Dès 1949, dans les grands ports français comme Marseille et Dunkerque (Nord), les dockers syndiqués à la CGT refusent de charger les cargaisons d’armes, de véhicules blindés et de matériel militaire destinés à l’armée française située en Indochine, en pleine guerre d’indépendance (1946-1954). Il faut dire que depuis le déclenchement du conflit de décolonisation, les dockers voient les bateaux chargés d’armes quitter les ports français, puis des cercueils de jeunes soldats revenir par milliers sur ces mêmes quais.
Le 8 décembre 1949, une conférence de la CGT des dockers décide de bloquer l’envoi de tout matériel à destination de l’Indochine au départ des ports méditerranéens de Port-Vendres (Pyrénées-Orientales), Sète (Hérault), Marseille, Port-de-Bouc, Port-Saint-Louis (Bouches-du-Rhône), Nice (Alpes-Maritimes) ou encore Toulon (Var). Début 1950, c’est au tour des dockers d’Oran, en Algérie française, de se joindre aux grèves.
Mais, comme ce fut le cas à Marseille, ces actions contestataires paralysent durablement le syndicat. Les grévistes, accusés de trahison envers les intérêts de la nation, font l’objet de mesures de répression importantes: arrestations, poursuites disciplinaires et judiciaires pour sabotage ou entrave au fonctionnement du port, licenciements.
Cette mémoire militante, longtemps effacée, avait pourtant été fixée sur pellicule par un cinéaste ouvrier: Paul Carpita, ancien instituteur communiste, fils d’un docker marseillais. En 1953, il tourne Le Rendez-vous des quais, un film de fiction directement inspiré des grèves portuaires contre la guerre d’Indochine. Tourné avec des dockers comme acteurs non professionnels et filmé dans les quartiers populaires comme sur les docks de Marseille, le long-métrage suit un jeune ouvrier lors des grandes grèves anticoloniales. Œuvre d’un réalisme social rare dans le cinéma français de l’époque, le film est immédiatement perçu comme subversif et est censuré par le ministère de l’Intérieur avant même sa sortie en 1955. Il ne sera véritablement présenté au public que trente-cinq ans plus tard, en 1990.
Si ces mobilisations du milieu du XXe siècle font écho à l’actualité, elles questionnent encore le pouvoir de la désobéissance syndicale, qui peut encore s’étendre au-delà du blocage des cargaisons d’armes. C’est ce que fait remarquer Elia El Khazen, qui prédit une intensification des actions allant à l’encontre de l’État hébreu. «Aujourd’hui, la plupart des importations énergétiques d’Israël sont transportées par navires et via des ports, expose le chercheur basé en Allemagne. Le 20 juillet 2024, le port d’Algésiras [dans le sud de l’Espagne, ndlr] a été le théâtre d’une action similaire, au cours de laquelle le navire Overseas Santorini s’est vu refuser l’accès au port, car il transportait vers Israël ce qui était très probablement du JP-8, un carburant spécial développé pour les avions de combat américains.»
Écrit à partir d’un dossier de « Slate.fr »
