13 octobre 2026

La révolte des lycéens en France : les futures générations de la lutte des classes

Nazlı Gürbüz TOP

« La lutte de la jeunesse pour prendre son avenir en main à la lumière des inégalités de classe dans l’éducation, de la violence d’État et des expériences historiques de lutte »

Les banlieues populaires françaises sont des espaces sociaux marqués par l’héritage historique du travail industriel, où cohabitent aujourd’hui des salariés, des chômeurs, des travailleurs précaires et des familles issues de l’immigration. Autrefois centres importants de la production industrielle et du mouvement ouvrier organisé, ces territoires reflètent aujourd’hui les transformations engendrées par la restructuration capitaliste, la désindustrialisation, la pauvreté et les inégalités territoriales.

C’est dans ce contexte social et historique que les mobilisations lycéennes ont émergé en France en septembre 2026.

À l’origine du mouvement se trouve la protestation menée, le 17 septembre, par les enseignants du lycée Saint-Exupéry de Créteil contre les réductions des moyens alloués à l’éducation et la dégradation de leurs conditions de travail. Face à l’absence de réponse à leurs revendications, les élèves sont entrés à leur tour dans la mobilisation.

Dénonçant les classes surchargées, les cours non assurés pendant des mois ainsi que le manque d’enseignants, d’infirmières scolaires et de personnels d’accompagnement, les lycéens ont commencé à bloquer leurs établissements. Les appels à la mobilisation diffusés sur Snapchat et TikTok se sont rapidement propagés à d’autres banlieues parisiennes, puis à des villes comme Bordeaux, Lille, Strasbourg, Marseille et Toulouse. Les manifestations massives du 6 octobre, les blocages de lycées et les mobilisations de rue ont révélé l’ampleur prise par le mouvement.

Ce qui caractérise ce mouvement n’est pas seulement son extension géographique, mais aussi son origine sociale et sa composition de classe de plus en plus large. La première étincelle n’est pas venue des grandes universités ni des établissements prestigieux du centre de Paris, mais des lycées des banlieues où vivent majoritairement des ouvriers, des chômeurs, des familles pauvres et des familles issues de l’immigration.

Cependant, le mouvement ne s’est pas limité à ces territoires. La participation aux manifestations d’élèves issus de lycées prestigieux parisiens, tels que Louis-le-Grand et Henri-IV, a montré que la revendication d’égalité dans l’éducation pouvait rassembler différentes couches sociales. Un terrain commun de lutte s’est ainsi constitué entre les jeunes des banlieues populaires et les élèves d’établissements scolaires plus privilégiés.

Cette évolution montre que le mouvement lycéen ne découle pas uniquement des problèmes rencontrés dans certains établissements, mais qu’il révèle des contradictions plus profondes touchant l’ensemble du système éducatif capitaliste.

## NON PAS UNE CRISE DE L’ÉDUCATION, MAIS UNE CRISE DU SYSTÈME CAPITALISTE

Dans la société capitaliste, l’éducation n’est pas seulement une institution chargée de transmettre des connaissances ; elle constitue également l’un des mécanismes de reproduction des rapports de production existants et des inégalités de classe.

Bien que les enfants de la bourgeoisie et ceux des familles ouvrières, sans emploi ou pauvres disposent formellement du même droit à l’éducation, ils ne bénéficient pas, dans les faits, de conditions d’enseignement égales. Les inégalités, qui vont des moyens matériels des établissements scolaires jusqu’à l’accès à l’enseignement supérieur, mettent en lumière la contradiction entre le discours Républicain sur l’égalité des chances et la réalité de classe de la société capitaliste.

Les propos des élèves du lycée Saint-Exupéry résument la question politique fondamentale soulevée par le mouvement : « Les valeurs de la France sont la liberté, l’égalité et la fraternité ; mais lorsque nous regardons l’éducation, nous nous demandons où est l’égalité. »

En effet, dans une société où les possibilités d’éducation sont inégalement réparties selon l’origine sociale, prétendre que la réussite individuelle dépend uniquement du talent et du travail revient à rendre invisibles les privilèges existants.

La colère des lycéens dépasse le manque de moyens dans l’éducation pour se diriger vers les priorités budgétaires de l’État. Alors que des coupes sont effectuées dans l’éducation et les services sociaux, l’affectation de ressources aux entreprises et l’augmentation des dépenses militaires révèlent les choix de classe de l’État capitaliste.

Les inégalités entre les lycées publics des banlieues populaires et les établissements scolaires privilégiés sont également le résultat de ces politiques. C’est pourquoi la lutte des lycéens ne remet pas seulement en question les conditions d’enseignement, mais aussi les intérêts au service desquels les ressources collectives sont utilisées.

## LA COLÈRE DES BANLIEUES ET LA RÉPRESSION DE L’ÉTAT

En France, la place centrale occupée par la jeunesse des banlieues dans les conflits sociaux n’est pas nouvelle.

En 2005, la mort de deux jeunes à Clichy-sous-Bois, qui s’étaient réfugiés dans un transformateur électrique en tentant d’échapper à la police, avait déclenché plusieurs semaines de révoltes dans les banlieues. Derrière ces soulèvements se trouvaient, outre la colère contre la répression policière, le racisme, le chômage, la pauvreté et l’exclusion sociale.

Il existe une importante continuité sociale entre les mouvements de 2005 et ceux de 2026. Tous deux trouvent leur origine dans des quartiers où vivent des travailleurs, des chômeurs et des familles issues de l’immigration, et où se concentrent les inégalités sociales, de classe et territoriales.

Cependant, leurs formes de lutte présentent des différences significatives. En 2005, la colère s’exprimait principalement à travers des affrontements locaux et des révoltes décentralisées, tandis que le mouvement actuel se développe autour de revendications communes, à travers des blocages d’établissements, des assemblées d’élèves et des coordinations interlycées.

Les interventions policières contre les mobilisations lycéennes ont également contribué à élargir la portée politique du mouvement. Les interpellations, les blessures et le renforcement des dispositifs de sécurité autour des établissements scolaires ont associé la lutte pour le droit à l’éducation aux débats sur la liberté de manifester et sur le recours à la force par l’État.

Le fait de réduire délibérément les revendications contre les inégalités éducatives et les formes d’action radicales à une simple question de sécurité relègue au second plan les revendications matérielles des jeunes. Dans le même temps, la lutte contre la réponse répressive de l’État aux contestations sociales devient une composante indissociable du mouvement.

Cependant, la répression n’a pas réussi à cantonner le mouvement aux banlieues. Au contraire, les initiatives de solidarité des enseignants, des parents d’élèves, des étudiants et des travailleurs ont donné aux protestations un caractère social plus large.

Ainsi, la colère initialement dirigée contre les conditions d’enseignement s’est transformée en un espace de résistance commune face aux politiques répressives de l’État.

Les formes d’organisation et de lutte du mouvement lycéen rappellent également, à certains égards, la révolte des Gilets jaunes de 2018.

Dans les deux mouvements, une colère sociale se développant en dehors des structures politiques et syndicales traditionnelles a acquis une visibilité grâce aux appels diffusés sur les réseaux sociaux et aux actions de blocage.

Alors que le mouvement des Gilets jaunes est né des protestations contre la hausse des prix des carburants avant de se transformer en une lutte plus large contre la vie chère et les difficultés économiques, le mouvement lycéen se structure autour des inégalités de classe dans l’éducation et de l’absence de perspectives d’avenir imposée à la jeunesse.

Cette similitude ne signifie pas que les deux mouvements possèdent le même caractère politique, mais elle montre que le mécontentement au sein de la société capitaliste peut faire émerger des formes de lutte dépassant les mécanismes traditionnels de représentation.

## LA JEUNESSE À LA RECHERCHE DE NOUVELLES FORMES D’ORGANISATION ET DE POLITISATION

L’une des caractéristiques importantes du mouvement réside également dans les formes d’organisation qui se développent en dehors des structures étudiantes et syndicales traditionnelles.

Les appels diffusés sur les réseaux sociaux, les blocages d’établissements et les coordinations interlycées témoignent de la volonté des jeunes de créer leurs propres instruments de lutte.

Cette évolution montre que la jeunesse remet en question les mécanismes traditionnels de représentation politique et syndicale.

Alors que les promesses d’ascension sociale par l’éducation et d’un avenir sûr perdent leur crédibilité face à l’aggravation des inégalités et de la précarité, les jeunes se tournent vers l’action directe et la création de leurs propres organisations.

Cependant, il existe une différence importante entre une colère qui surgit spontanément et une organisation politique durable.

Si les blocages de lycées, les barricades et les manifestations de rue témoignent de la détermination de la jeunesse à lutter, l’avenir du mouvement dépendra de sa capacité à développer des revendications communes et à renforcer ses formes d’organisation démocratiques.

## UN NOUVEAU MAI 68 OU UNE NOUVELLE FORME DE LUTTE DES CLASSES ?

Mai 1968 constitue un point de comparaison historique essentiel pour évaluer l’importance du mouvement lycéen en France.

À cette époque, la convergence des protestations étudiantes avec les grèves auxquelles participèrent des millions de travailleurs avait plongé la France dans une crise politique majeure.

La caractéristique déterminante de 1968 ne résidait pas uniquement dans la présence des étudiants dans la rue, mais dans la rencontre entre le mouvement de la jeunesse et la lutte massive de la classe ouvrière.

Aujourd’hui, la question fondamentale est de savoir si la lutte des lycéens pourra converger avec les luttes économiques et politiques de la classe ouvrière.

Les élèves issus de milieux sociaux différents font l’expérience des contradictions de la société capitaliste à travers les inégalités éducatives.

Les revendications des jeunes concernant l’éducation et l’avenir, ainsi que les luttes des travailleurs pour les salaires, l’emploi et les droits sociaux, peuvent potentiellement se rejoindre sur un terrain commun de lutte de classe contre les réductions des services publics, la vie chère et la précarité.

Cependant, la France d’aujourd’hui ne présente pas les mêmes conditions sociales et économiques que celle de 1968.

La désindustrialisation, l’expansion du secteur des services et la généralisation des formes d’emploi précaire ont profondément transformé la composition de la classe ouvrière ainsi que ses conditions d’organisation.

Toutefois, cette transformation ne supprime pas le rôle historique de la classe ouvrière et n’exclut pas non plus les possibilités de convergence avec le mouvement de la jeunesse.

Au contraire, elle crée de nouveaux terrains de lutte sur lesquels les différentes composantes du prolétariat contemporain et les jeunes issus des familles populaires peuvent se rassembler autour de revendications communes.

Il ne s’agit donc pas de savoir si 1968 se reproduira, mais de comprendre comment la révolte lycéenne actuelle pourra établir des liens avec la transformation de la classe ouvrière et de ses formes de lutte.

Au fondement de la mobilisation lycéenne se trouve l’absence de perspectives d’avenir, aggravée par le chômage, la précarité, l’augmentation du coût de la vie et les inégalités de classe dans l’éducation.

La révolte née dans les banlieues ne vise pas seulement les conditions d’enseignement, mais aussi l’avenir que la société capitaliste réserve à la jeunesse.

Même si l’on ne peut affirmer que le mouvement possède spontanément un caractère révolutionnaire, il montre que la conscience de classe peut également se développer dans le domaine de l’éducation.

Il reste encore incertain que la lutte des lycéens converge avec celle de la classe ouvrière, que les coordinations lycéennes se transforment en organisations durables et que les revendications éducatives évoluent vers une lutte sociale plus large.

Cependant, cette révolte née dans les banlieues met en lumière la profonde contradiction entre l’avenir que la société capitaliste réserve aux jeunes générations et leurs aspirations et besoins.

Les jeunes, à qui l’on répète que l’avenir leur appartient, se soulèvent contre l’avenir que la société capitaliste leur impose.

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