Nous laisserons la conclusion et les perspectives alternatives à notre camarade Jacques Lancier. Ce ne sont pas celles de l’UPML mais elles méritent d’être discutées.(note de la rédaction)
Les « partis de gouvernement » ne peuvent contenir la poussée de l’extrême droite
Dans de nombreux pays d’Europe, mais aussi d’Amérique du Sud, ni la droite, ni la gauche sociale-démocrate n’arrivent à contenir la poussée d’une extrême-droite animée à l’international par Trump et Poutine. Le plan de 34 mesures annoncé début du mois par Friedrich Merz pour tenter de contrer l’AFD en Allemagne en est un nouvel exemple.
Par Jacques Lancier
Depuis des décennies droite et gauche ont alternativement dirigé les différents pays occidentaux ainsi que quelques-uns des pays du Sud plus ou moins démocratiques qui font partie de leur sphère. Face à eux, et en raison de la crise capitaliste, l’extrême-droite se présente comme antisystème, même si bien souvent elle est dirigée en direct ou en sous-main par des milliardaires comme Trump et ses patrons de la tech, Poutine et ses oligarques, Bolloré et Stérin en France. Quand une fraction de « ceux d’en haut » se prétendent contre un système dont ils profitent, on ne peut s’empêcher de penser à ce qu’en disait Lénine : « C’est seulement lorsque ceux d’en bas ne veulent plus et que ceux d’en haut ne peuvent plus continuer de vivre à l’ancienne manière, c’est alors seulement que la révolution peut triompher.[1] » La mobilisation politique de l’extrême droite par des oligarques dans chaque pays est la manifestation qu’une partie au moins des puissants ne peut plus vivre « à l’ancienne manière ».
Quels sont les ressorts de la mobilisation d’extrême-droite ?
- Dénoncer l’incompétence ou la corruption des élites dirigeantes, donc des partis de gouvernement de gauche ou de droite, et les remplacer par des équipes non encore « essayées».
- Consolider le capitalisme à l’aide d’un pouvoir fort, voir autocratique, voir fasciste, au risque de remise en cause du droit, aussi bien international que national, ainsi que de l’ensemble des acquis démocratiques.
- Réindustrialiser les pays occidentaux au risque d’une aggravation des problèmes écologiques.
- Sur la base de la nostalgie des oppressions coloniales comme celle de l’Algérie pour la France, l’Empire pour Farage en Grande Bretagne, celle des esclaves noirs aux Etats-Unis, des peuples non grand-russes en Russie, etc. s’opposer aux pays du Sud et à leurs représentants en Occident, les travailleurs immigrés.
Comment les partis de gouvernement, de gauche comme de droite, s’opposent-ils à cette offensive ?
La coalition CDU SPD de Merz en Allemagne et précisément ses 34 propositions sont représentatives de la continuation des politiques des décennies passées qui ont favorisé les victoires de l’extrême droite.
- La fuite en avant dans la croissance innovation pour masquer les disparités de revenus et au mépris de la dégradation écologique.
- Impôts légers sur les hauts revenus, (sinon fuite des capitaux), réduction d’impôts (sur le revenu) pour les classes moyennes, impôts massifs (la TVA) et réduction de droits pour les classes populaires
- « Ramener les gens au boulot » : remise en cause de la durée du travail. Réduction des arrêts maladie. Recul de l’âge de la retraite, emblématique de cette politique.
- Réduction et contrôle de la dette publique. Ce qui, couplé au refus de taxer les riches, implique une réduction des services publics, transports, écoles, hôpitaux…
- Une tentative de respecter, mais uniquement « autant que possible », le droit international et national.
Les deux politiques, gauche-droite et extrême-droite, ont des points communs :
À commencer par leur prise en compte des « nécessités » du capitalisme, et donc à terme l’accroissement inéluctable des inégalités.
La politique de régularisation des immigrés en Italie prouve que pour l’extrême droite il ne s’agit pas tant de chasser les migrants, que de les mettre dans une situation illégale, hors droits, de façon à les exploiter au bénéfice du capital en leur imposant des conditions de vie et de travail déplorables. La politique anti immigrée n’est que l’extrême pointe du plan plus général tel que celui de Merz de réduction plus général des droits pour l’ensemble des travailleurs en Allemagne.
Inversement par exemple en France le positionnement de Gérald Darmanin, Éric Ciotti, Bruno Retailleau, reflète la capacité des partis de gouvernement à prendre eux aussi leurs aises avec le droit. « L’État de droit, ça n’est pas intangible, ni sacré » déclarait Bruno Retailleau sur Cnews en septembre 2024. Comme l’extrême-droite. Et à la suite d’un Poutine envahissant l’Ukraine ou d’un Trump affirmant dans son interview au New York Times de janvier 2026 : « Je n’ai pas besoin du droit international ».
Deux politiques minées par des contradictions :
Ces deux politiques sont minées de contradictions qui d’ailleurs sous-tendent les clivages persistants entre elles. Les oligarques sont en rivalité les uns avec les autres. Certains ont plus besoin que d’autres de la mondialisation et des travailleurs immigrés etc.
Les prétentions antisystèmes viennent rapidement buter sur les réalités des politiques populistes mais en fait cyniques de l’extrême-droite. Comme lorsque Trump accroit sa richesse personnelle de 2,5 milliards de $ en une année de mandat !
Aussi bien leurs convergences que leurs décisions empêchent les partis de gouvernement d’être des remparts contre l’extrême-droite. Le barrage auquel on nous appellera au 2ème tour des présidentielles de 2027 sera une nouvelle fois un leurre. Plus grave cet appel nous empêche de concevoir une alternative efficace :
L’alternative :
- Se savoir minoritaire, ne pas prétendre exercer le pouvoir dans ce rapport de force défavorable aux travailleurs. Une fraction de « ceux d’en haut n’en peuvent plus », mais « ceux d’en bas» sont divisés : l’heure n’est pas à la révolution !
- Construire patiemment une alternative au capitalisme, soubassement commun aux deux politiques néfastes. Quoi d’autre qu’un communisme démocratique à réinventer[2] ?
- Défendre un intérêt de classe clair : exprimer les intérêts des classes populaires, 70 % de la population active, celles qui en France gagnent moins de 2500 € par mois. Rallier à ce programme les classes moyennes, 29% de la population active, celles qui gagnent jusqu’à 10 000 € par mois. Isoler les 1% qui pilotent les deux politiques néfastes.
- Commencer par la solidarité avec les travailleurs immigrés, fraction la plus dynamique de la classe ouvrière, et l’unité avec les pays du Sud pour un monde qui sera rendu plus sûr par la convergence des revenus au sein de chaque pays et entre les pays.
[1] Lénine, La maladie infantile du communisme, 1920.
[2] Jacques Lancier, Réinventer le communisme, un communisme démocratique, écologique, européen, internationaliste, Amazon, 2018.
