La Bataille de De Gaulle, un film chauvin qui réécrit l’histoire.
Cet article de Khider Mesloub (journaliste Franco-Algérien) est très intéressant et contribue à l’importante lutte idéologique qui se mène aujourd’hui sur l’avenir de la société humaine : socialisme révolutionnaire ou barbarie fasciste et guerre ! Nous avouons ne pas bien connaître le parcours politique du journaliste. Pour nous il est clair que la dernière guerre mondiale démarre comme un conflit interimpérialiste, à partir de l’occupation de la France, et d’autres pays par les armées nazies. Cette guerre devient alors une guerre de Résistance antifasciste — traversée par la lutte de classe. (voir à ce sujet le lien : https://upml.org/2024/08/6693/ sur la libération de Paris et la Résistance.) (La rédaction du Site)
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Avec le film La Bataille de De Gaulle, sorti le mercredi 3 juin, le cinéma français ne produit pas un film historique. Il fabrique une nouvelle pièce de la mythologie nationaliste bourgeoise. À l’heure où la société française traverse une crise profonde de légitimité politique, économique et sociale, il devient urgent pour les classes dirigeantes de réactiver leurs vieux récits fondateurs du mythe nationaliste chauvin. Comme hier on invoquait Jeanne d’Arc, Napoléon ou Clemenceau, voici qu’on exhume aujourd’hui le général de Gaulle afin de rappeler aux Français qu’ils appartiendraient à une grande nation unie par un destin commun. Et surtout afin de les rallier à l’union sacrée dont le pouvoir aura besoin pour accompagner sa politique de réarmement et ses ambitions guerrières.
La fabrication du mythe du 18 Juin
Le problème est que ce récit gaullien relève davantage de la légende que de la réalité. Le film repose sur le mensonge fondateur du gaullisme : celui d’un homme seul qui aurait incarné la France dès le 18 juin 1940. Or, le fameux appel constitue probablement l’un des épisodes les plus mythifiés de l’histoire contemporaine française. Peu de personnes l’entendirent : la France était plongée dans le chaos de la débâcle et l’audience de la BBC demeurait alors très limitée. Aucun enregistrement n’en subsiste. Son texte exact demeure discuté. Quant à son impact immédiat, il fut quasiment nul. L’appel du 18 juin fut d’abord la parole inaudible d’un général presque inconnu, bien loin de la figure providentielle que la mémoire officielle érigera par la suite en incarnation de la nation. Qui plus est, l’appel du 18 juin fut lancé à une nation qui regardait déjà massivement vers Pétain et non vers l’obscur général réfugié à Londres. Mais peu importe les faits. La fonction du mythe n’est pas d’expliquer l’histoire ; elle consiste à la remplacer.
Depuis quatre-vingts ans, l’appareil idéologique français travaille à transformer un général alors marginal en sauveur providentiel de la nation. La réalité est pourtant beaucoup moins glorieuse. En juin 1940, l’ensemble de l’appareil d’État, l’immense majorité des élites politiques, administratives, militaires et économiques françaises se rangent derrière Pétain. Cette adhésion massive est largement occultée par l’histoire officielle. Au vrai, de Gaulle ne représente alors presque personne. Ce n’est qu’après des années de guerre et de multiples retournements de situation qu’il parviendra à s’imposer comme l’homme politique capable de défendre les intérêts de la bourgeoisie française. Avant de devenir l’icône consensuelle de la République, de Gaulle était généralement perçu dans les années 1930 comme un officier conservateur issu des milieux nationalistes de droite, bien éloigné de l’image transpartisane que lui attribue aujourd’hui la mémoire officielle. Le film efface soigneusement cette réalité au profit d’une vision téléologique où le destin du général semble écrit d’avance.
De Gaulle ou la construction d’un héros national 
Cette entreprise de sacralisation ne date d’ailleurs pas d’hier. Depuis la guerre, la figure de De Gaulle a fait l’objet d’un travail continu de construction symbolique associant commémorations officielles, mémoires publiées, monuments, musées, noms de rues, cérémonies nationales et références constantes de la classe politique. Le général lui-même contribua largement à cette élaboration en transformant progressivement l’appel du 18 juin en acte fondateur de la nation résistante. Au fil des décennies, la figure du chef de la « France libre » s’est élevée au rang de personnage tutélaire transcendant les clivages partisans jusqu’à devenir l’une des références les plus consensuelles de la vie politique française. Le film La Bataille de De Gaulle s’inscrit pleinement dans cette longue tradition de fabrication mémorielle. L’œuvre cinématographique ne célèbre pas seulement un homme ; elle réactive tout un récit national construit après la guerre autour d’une France prétendument unie dans la « Résistance » derrière la figure providentielle du général. En transformant de Gaulle en incarnation quasi mystique de la nation, cette fresque cinématographique occulte les profondes divisions politiques et sociales de l’époque, les ambiguïtés de la « Résistance » réelle ainsi que la volonté de De Gaulle de préserver l’ordre bourgeois à la Libération. Plus qu’une œuvre historique, le film apparaît comme une opération de catéchisme patriotique destinée à entretenir l’une des légendes fondatrices de la République française.
Le résistancialisme ou l’invention d’une France unanimement résistante (sic)
Cette légende s’inscrit elle-même dans un cadre mémoriel plus vaste : celui du résistancialisme élaboré au lendemain de la guerre. Afin de restaurer l’unité d’un pays profondément divisé par l’Occupation, la collaboration et l’épuration, gaullistes et communistes contribuèrent à diffuser l’image d’une France largement unie dans la « Résistance ». Cette représentation permettait d’atténuer les fractures héritées du conflit, de marginaliser la question de l’ampleur de la collaboration et de présenter la Libération comme l’œuvre collective de la nation tout entière. La figure de De Gaulle occupait naturellement une place centrale dans ce récit réconciliateur. En ce sens, le film La Bataille de De Gaulle ne fait que prolonger une construction mémorielle élaborée dès les premières années de l’après-guerre et constamment réactivée depuis lors par les institutions politiques et culturelles françaises.
La guerre impérialiste derrière la légende antifasciste
Comme toutes les productions de propagande, le film La Bataille de De Gaulle reconstruit le passé à partir du résultat final. Mais la mystification ne s’arrête pas là. Le film reprend également le conte de fées enseigné depuis des décennies : celui d’une guerre opposant les démocraties vertueuses aux fascismes diaboliques. Cette lecture infantilisante permet d’occulter les véritables enjeux impérialistes du conflit mondial.
Derrière les grands discours sur la liberté, les puissances alliées – la France gaullienne comprise – défendaient avant tout leurs empires, leurs marchés et leurs intérêts stratégiques. Du reste, la France de De Gaulle démontra très tôt sa volonté de préserver son empire colonial. La répression des soulèvements algériens du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata fit des milliers de victimes et annonça déjà la violence avec laquelle l’État bourgeois français entendait répondre aux aspirations indépendantistes des peuples colonisés. Ainsi, la France victorieuse dirigée par de Gaulle inaugure l’après-guerre par l’un des plus grands massacres coloniaux de son histoire, un véritable crime contre l’humanité commis contre le peuple algérien. Par cette répression coloniale de grande ampleur, la France gaullienne révélait que l’ordre capitaliste qu’elle entendait pérenniser en Europe demeurait inséparable de la domination coloniale exercée outre-mer, fût-ce au prix de violences de masse contre les peuples colonisés.
Cette articulation entre ordre capitaliste et domination coloniale n’était d’ailleurs pas propre à la France. L’Empire britannique n’était pas moins impérialiste que ses adversaires nazis. Pour leur part, les États-Unis ne sont pas entrés en guerre pour sauver les peuples mais pour défendre leurs propres intérêts géopolitiques.
Restaurer l’ordre bourgeois plutôt que libérer les « peuples »
Quant aux classes dirigeantes françaises, leur engagement antifasciste fut pour le moins tardif et largement circonstanciel. Beaucoup avaient regardé avec bienveillance l’écrasement du mouvement ouvrier européen par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste durant les années précédentes.
Cette réalité disparaît totalement derrière les décors héroïques du film. Le personnage de De Gaulle remplit alors une fonction essentielle : donner un visage humain à une fiction politique. Il permet de raconter une histoire simple où un général inconnu « affronte seul l’occupant nazi et sauve son pays ». Cette dramaturgie rassurante dispense le spectateur de réfléchir aux responsabilités des élites françaises, aux compromissions de la bourgeoisie, aux calculs des grandes puissances ou encore aux intérêts de classe qui traversent l’ensemble de la période.
Cette mythologie gaullienne présente la Libération comme l’aboutissement naturel d’un combat patriotique mené pour la liberté. Elle passe sous silence une autre réalité : l’une des préoccupations majeures de De Gaulle et des Alliés consistait précisément à empêcher que l’effondrement de l’Occupation ne débouche sur une remise en cause révolutionnaire de l’ordre social. Il ne s’agissait pas seulement de chasser les Allemands, mais aussi de restaurer au plus vite l’autorité de l’État et de garantir la préservation de la propriété capitaliste. Derrière l’épopée résistante célébrée par le cinéma officiel se profile ainsi une autre histoire, beaucoup moins glorieuse : celle d’une mobilisation nationale rapidement canalisée afin d’éviter qu’une nouvelle Commune de 1871 ne surgisse des ruines de la guerre.
Par ailleurs, la légende officielle oppose volontiers deux France irréconciliables : celle de Vichy et celle de la « Résistance ». La réalité révèle au contraire d’importantes continuités. Au vrai, nombre de structures administratives, économiques et techniques élaborées sous Vichy furent conservées, adaptées ou réutilisées après la Libération. Les organismes de planification, les outils statistiques, une partie des mécanismes d’encadrement économique ainsi que de nombreux cadres administratifs survécurent au changement de régime. Derrière la rupture politique mise en scène par le récit national, une continuité fondamentale demeurait : celle de l’État et de la nécessité de reconstruire rapidement le capitalisme français. Là réside sans doute l’une des clés de compréhension de l’après-guerre. La « Résistance » victorieuse ne renversa pas l’ordre social ; elle participa à sa réorganisation bourgeoise sous une forme nouvelle.
Une bataille pour le contrôle du récit national
Le cinéma officiel affectionne les héros. L’histoire réelle est beaucoup moins romanesque. La prétendue « bataille » de De Gaulle est d’ailleurs révélatrice. Quelle bataille ? Celle d’un général qui, après quelques jours de combats en mai 1940, passa l’essentiel de la guerre à Londres puis à Alger dans les bureaux de la diplomatie alliée ? Le titre lui-même constitue déjà un programme idéologique. Il suggère un chef de guerre au combat permanent alors qu’il s’agit avant tout d’une bataille pour le contrôle du récit national. Car c’est bien de cela qu’il est question.
La fonction profonde de ce film n’est pas de raconter 1940. Elle consiste à enseigner aux nouvelles générations la religion civique française. Une religion dont de Gaulle est le prophète, l’appel du 18 juin le texte sacré et la « Résistance » le mythe fondateur. À mesure que les certitudes du présent s’effondrent, le pouvoir français cherche refuge dans les légendes du passé. La Bataille de De Gaulle n’est donc pas un film sur l’histoire.
C’est un sermon patriotique destiné à réactiver une vieille religion nationale au moment même où la société française doute de ses institutions, de son avenir économique et de sa cohésion sociale. Lorsque le présent devient incertain, les classes dirigeantes cherchent refuge dans les légendes du passé. La Bataille de De Gaulle apparaît ainsi moins comme un film sur l’histoire que comme un symptôme de la crise idéologique d’une France capitaliste en quête de nouveaux motifs de légitimité.
Khider MESLOUB
